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Les bases moralisatrices du créationnisme

David Rand

La plupart des critiques du créationnisme ignorent ou sous-estiment un aspect majeur de cette idéologie : la motivation morale. Le créationnisme assimile la morale à un hypothétique créateur. L'athéophobie en est ainsi un pilier.
Les références sont indiquées entre crochets, ainsi : [Auteur]

Une version abrégée de ce texte a paru dans le numéro 11 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois.

2008-08-07



Introduction


Tout humaniste et tout militant laïque ou athée reconnaît le danger que représente le créationnisme prôné par des intégristes chrétiens, musulmans et autres. Cette idéologie nie l'évolution des espèces, un fait scientifique solidement acquis et qui est à la base de toute science biologique. Voir, par exemple, « Le créationnisme : masque de la droite religieuse, menace pour la laïcité » [Loignon] de Guillaume Loignon, texte qui traite surtout de la situation aux États-unis. Des mouvements créationnistes oeuvrent aussi au Québec, au Canada, en Australie, en Angleterre et en Turquie entre autres.

La plupart des critiques du créationnisme ignorent ou sous-estiment un aspect majeur de cette idéologie : la motivation morale. Il suffit de consulter la littérature créationniste disponsible en ligne pour constater cette motivation.



Les purs et durs contre la modernité


Answers in Genesis (AiG) est une association chrétienne américaine, créationniste pur et dur, qui soutient la jeunesse de la Terre (quelques milliers d'années seulement) et la vérité absolue de la bible. Dans sa déclaration de foi [AiG], il est affirmé que les incroyants subiront le châtiment conscient et éternel. Selon son président Ken Ham, le darwinisme est une cause majeure de la mauvaise conduite des élèves dans les écoles publiques parce que ceux-ci apprennent, par la théorie de l'évolution, qu'ils ne sont que des animaux [Ham]. Dans un autre texte [Cardno] paru dans la revue Creation, éditée par AiG, Steve Cardno étale la thèse que la morale sans croire en le Créateur est impossible, car l'amour, la gentillesse et tout ce qui est bon émanent de Dieu. Le darwinisme, dépourvu des concepts du bien et du mal, ouvrirait la porte grand ouverte à l'impunité générale, aux crimes violents, au meutre, et aux pires atrocités telles que le nazisme. Dans les pages de cette même revue, le médecin australien John Rendle-Short déclare que Dieu infuse à l'homme une part de ses qualités divines, le séparant et le distinguant des animaux [Rendle-Short].

Le Discovery Institute (DI) est un think tank de la droite fondamentaliste chrétienne américaine qui fait la promotion du néocréationnisme, c'est-à-dire du dessein intelligent (ID ou intelligent design). Benjamin Wiker, senior fellow au DI, prône la « loi naturelle » thomiste [Wiker1] selon laquelle l'être humain serait, à l'image de Dieu, distinct de tout autre animal. Il déclare [Wiker2] que la morale et la distinction entre mâle et femelle proviennent du créateur de l'univers, et que la réussite du darwinisme entraînerait la mort de la morale. Le Dr Jonathan Wells est aussi senior fellow au DI et membre de l'Église de l'Unification (la secte Moon). Dans un texte [Wells] commentant un débat en 2002 entre deux créationnistes et deux opposants, Wells associe la théorie de l'évolution au nazisme et fait la remarque que, après un tel contact avec des évolutionnistes, il sent toujours le besoin de prendre une douche.

Le créationnisme musulman, s'inspirant en partie du créationnisme chrétien américain, prédomine sur la science en Turquie. Le prédicateur turc musulman Harun Yahya (ou Adnan Oktar de son vrai nom, apparemment) est à l'origine de l'« Atlas de la création », ce livre somptueusement illustré qui dénonce l'évolution comme un immense mensonge et qui a été distribué largement et gratuitement en France [Perrier]. Yahya assimile la « religion » darwinienne au stalinisme, au nazisme, au terrorisme, à l'antisémitisme, enfin à tous les maux du monde car, selon lui, tout ce qui est bon viendrait de celui qui aurait créé l'univers et les espèces, ce créateur étant le dieu des religions dites « du Livre », surtout le dieu du coran. L'incroyance causerait la dégradation morale de l'être humain [Yahya] et un stress très nuisible pour sa santé physique.

Sur le site web de l'Association de science créationniste du Québec (ASCQ), on trouve plusieurs textes reprenant des thèmes semblables. Dans « Darwin est-il dangereux ? », Albert Mohler déclare que « Le point de vue évolutionniste de cette théorie, fondé sur des explications purement matérialistes et naturalistes de tous les phénomènes, ne laisse aucune place à une signification transcendante, à la dignité humaine, à la moralité ou à l'espoir. » [Mohler]. Dans « L'effet du darwinisme sur la moralité et le christianisme », Jerry Bergman est encore plus catégorique : « L'acceptation répandue du darwinisme a occasionné l'effritement de la base morale chrétienne de la société. » Et encore, « Les darwinistes ont endoctriné notre société pendant plus de 100 ans avec une vision tragiquement destructrice du monde. » [Bergman]

Pour résumer, une préoccupation morale commune se lit dans l'ensemble de ces propos. La mentalité créationniste rend impossible la conception d'une morale sans dieu. Ainsi, l'incroyance et l'athéisme mèneraient forcément à la dégradation morale. La popularité du créationnisme, surtout aux États-unis et en Turquie, ne peut s'expliquer simplement par un manque de connaissances ou de culture scientifiques. Une constatation s'impose : les gens s'accrocheraient au créationnisme puisque convaincus qu'il serait l'unique base de la moralité et de la vie civilisée.



Les plus modérés


Chez les croyants dits modérées, non intégristes, nous trouvons un discours étroitement apparenté à celui du créationnisme antidarwinien.

Pour le philosophe catholique Charles Taylor, Prix Templeton 2007 et coprésident de la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodements reliées aux différences culturelle, c'est la croyance en dieu qui est à l'origine des principes moraux. Il rejette le rationalisme des Lumières qui, selon lui, voulait évacuer la morale et la spiritualité comme vétustes et anachroniques [Templeton]. Dans l'introduction de son dernier livre, A Secular Age [Taylor], il déclare, « I may find it inconceivable that I would abandon my faith, but there are others, including possibly some very close to me, whose way of living I cannot in all honesty just dismiss as depraved, or blind, or unworthy, who have no faith (at least not in God or the transcendent). » Taylor admet donc, mais à contrecoeur et avec une réticence pénible, que les incroyants peuvent ne pas être complètement dépravés.

La Fondation John Templeton se situe quelque part entre l'intégrisme et la modération, ayant certains liens avec le mouvement du dessein intelligent, mais sans être explicitement antidarwinien. Plusieurs prédicateurs évangéliques ont bénéficié de ses largesses financières. Dans sa mission on trouve à la fois la promotion, chez les scientifiques, du concept d'« Esprit Universel » et un discours truffé de concepts moraux comme l'amour, le pardon, l'autodiscipline. Cette Fondation associe, elle aussi, la morale avec le créateur de l'univers.

Selon le monseigneur Gilles Cazabon, président de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec, « la théologie et la morale [sont] deux aspects inséparables de l'être chrétien dans le monde » [Cazabon]. La « loi morale naturelle » de source divine et d'inspiration thomiste, fait partie intégrante du dogme catholique.

Même le déistes (comme Voltaire, Jefferson, etc.) situent les principes moraux dans la divinité. Au fait, le déisme est né du désir d'abandonner le théisme révélé, mais sans pour autant devenir athées, parce que les déistes croyaient nécessaire à la civilisation ce système divin de récompenses et de punitions. Les déistes ont donc retenu cette clef de voûte des religions qu'ils prétendaient rejeter.

Au fait, la morale est une préoccupation majeure de toutes les religions théistes et déistes, et en général celles-ci situent les origines des principes moraux dans leur dieu respectif, ignorant ainsi la possibilité du développement de ces principes chez les animaux (incluant les humains), durant les longues époques de la préhistoire. Nous constatons alors qu'intégristes et modérés partagent cette idéologie qui glisse très facilement vers le dénigrement des incroyants. Je propose l'expression créationnisme moralisateur ou créationnisme déiste pour décrire cette thèse d'une origine surnaturelle de la morale.



Qu'est-ce qu'un « créationniste » ?


Au premier degré, « créationnisme » veut dire simplement l'hypothèse de l'existence d'un créateur. Dans ce sens, tout théiste ou déiste serait créationniste. Mais dans l'usage courant, ce terme est réservé à ceux qui nient le darwinisme. Si le premier sens ratisse trop large, le second serait à mon avis trop restreint. Vu l'importance capitale de la question morale dans ce débat, je propose que soit considéré creationniste tout individu qui prône le créationnisme moralisateur et qui en tire des conclusions athéophobes, associant athéisme avec dégradation morale. Il s'ensuit que tout théiste et tout déiste seraient créationnistes sauf ceux qui acceptent la morale comme phénomène humain, inné et disponible à toute personne y compris aux athées.

Nous constatons aussi que le créationnisme évolutionniste, soutenu par le Vatican entre autres et selon lequel c'est la divinité qui aurait mis en branle et guidé le processus de l'évolution, n'est qu'une variante du créationnisme moralisateur.


On n'est pas créationniste, Bon Dieu !

À ce sujet, on trouve, sur le site web de la Fondation Templeton, un texte [Arsac_et_al] prônant « l'ouverture d'esprit » en science et s'opposant à « l'abandon de la réflection métaphysique et spirituelle » par les scientifiques. Ce document est apparemment une réponse à la publication du livre Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences [Dubessy_Lecointre] et reflète l'approche suivie dans l'oeuvre collective Science et Quête de sens [Staune] qui cherche à concilier science et religion. Il est signé par une quinzaine de scientifiques, dont Mario Beauregard, neurologue à Université de Montréal, connu pour ses travaux sur l'expérience religieuse et son interprétation plutôt déiste des résultats. Dans ce texte, on peut lire :

« Le terme créationiste ne devrait servir qu'à décrire ceux qui nient l'existence d'un ancêtre commun à toutes les principales formes de vie sur terre, ou ceux qui nient la provenance par évolution des êtres vivants actuels à partir des formes de vie originelles. Si nous n'appliquons pas cette utilisation rigoureuse du terme, il s'ensuivrait que tout scientifique juif, musulman, chrétien ou déiste pourrait se décrire comme créationiste car croyant en un principe créateur. »

Les signataires soutiennent donc l'usage courant, restreint, du mot « créationniste ». Voilà donc la question délicate : Est-ce légitime d'employer ce terme pour décrire toute personne croyant en l'existence d'un createur ? À mon avis, il est tout à fait admissible de classer parmi les créationnistes tout croyant qui refuse de reconnaître les origines humaines de la morale. Les signataires du texte [Arsac_et_al] veulent avoir le beurre et l'argent du beurre, prôner un principe créateur sans être identifiés comme créationnistes. D'ailleurs, la thèse moralisatrice athéophobe, comme le créationnisme des espèces, est en désaccord avec le darwinisme si nous tenons compte de la psychologie évolutionniste.

Au fait, toute variante de créationnisme doit être considérée comme anti-scientifique ou, du moins, non scientifique ou préscientifique, et ce, même en l'absence d'hypothèses alternatives. Car il s'agit toujours d'une explication gratuite, sans la moindre preuve à l'appui. De plus, l'hypothèse de l'existence d'un créateur ne fait que soulever d'autres questions – comme la nature de ce créateur, ses origines, etc. -- encore plus épineuses que celle à laquelle l'hypothèse voulait répondre. La variante moralisatrice présente un autre problème, insoluble depuis le temps de Socrates qui fut le premier à l'énoncer : si la morale vient de la divinité, un acte est-il moral parce qu'il se conforme à la volonté divine, ou parce qu'il est moral en soi ? Dans le premier cas, il ne s'agit que d'un caprice de dieu, et dans le second, le critère moral est alors indépendant de ce dieu.



Conclusion


Le créationnisme s'associe fortement à l'assimilation des principes moraux à un hypothétique créateur. Or, cette attitude glisse très facilement vers la stigmatisation de l'incroyance. L'athéophobie, c'est-à-dire la thèse que l'athéisme mène nécessairement à la dégradation morale, est ainsi un pilier du créationnisme antidarwinien. Dans la lutte contre les créationnistes, il est essentiel de s'attaquer à ce vieux préjugé, d'autant plus qu'il est très répandu dans le public général.

Malheureusement, les défenseurs du darwinisme qui sont croyants adoptent souvent une approche ambigüe. Francis M. Collins est chef du projet du génome humain (National Center for Human Genome Research ou NCHGR). Tout en s'opposant au créationnisme antidarwinien, Collins déclare que l'évolution doit être dirigée par dieu et soutient qu'une « loi morale » universelle distingue les humains des autres animaux et que cette loi provient de la divinité [Collins]. Nous voilà donc en plein créationnisme moralisateur, ce qui réconforte les créationnistes auxquels Collins veut s'opposer.

Je ne prétend pas qu'il faille abandonner l'approche de réfuter les pseudo-arguments biologiques anti-évolution présentés par les créationnistes. Ce travail de réfutation scientifique est essentiel et doit continuer. Mais il ne faut pas négliger la question de la morale. Devant un auditoire de croyants antidarwiniens, avant d'étaler une liste de publications scientifiques à l'appui du darwinisme, il vaudrait peut-être mieux présenter des images vidéo de comportements altruistes chez des primates, afin de montrer que, finalement, être « seulement » un animal n'est peut-être pas si dépravé qu'ils ne pensent.

D'ailleurs, une sensibilisation semblable du public général est aussi nécessaire. Devant la probabilité que la plupart des créationnistes purs et durs ne changent jamais d'opinion, il faudrait chercher à affaiblir les effets de leur propagande en s'attaquant au créationnisme moralisateur, même chez ceux qui acceptent l'évolution des espèces. L'athéophobie est inacceptable, où qu'elle se manifeste.

Si on cherche, malgré tout, à convaincre un créationniste antidarwinien de la fausseté de son point de vue, il ne suffit pas de l'assurer qu'il peut accepter l'évolution tout en demeurant croyant, comme s'il s'agissait là du seul choix possible, comme si religion et science étaient parfaitement conciliables. Oui, ce choix est possible, mais il est aussi possible que le croyant perde complètement sa foi religieuse à force de saisir les profondes implications des sciences biologiques. Et s'il perd sa foi, est-ce la fin du monde ? Si le croyant trouve répugnante la possibilité de devenir incroyant, cela implique qu'il demeure aux prises avec un sale préjugé dont tout individu civilisé devrait se débarrasser.

Un ancien créationniste qui acquiert une bonne compréhension de l'évolution peut opter pour une foi plus tolérante à l'égard des incroyants et plus compatible avec les connaissances scientifiques. Ou il peut aller plus loin pour devenir agnostique ou athée. Finalement ce choix appartient à l'individu. N'est-ce pas ça la laïcité ?



Références




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