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Le Christianisme est une pseudoscience

David Rand

Les croyances surnaturelles ont des conséquences bien naturelles

Les dogmes chrétiens ont des implications matérielles majeures pour la morale qui en découle. Par conséquent, le christianisme doit être rangé par les pseudosciences et croyances paranormales que critiquent les associations sceptiques.
Ce texte est une version augmentée d'un article paru dans Le Québec sceptique numéro 53, printemps 2004, la revue des Sceptiques du Québec.

2004-06-20



Introduction


« Le christianisme est une pseudoscience. » Cette phrase peut surprendre. Pour qu'un système de pensée soit qualifié de pseudoscience, n'est-il pas nécessaire que ce système ait la prétention d'être une science ? Le christianisme, en tant que religion, n'est-il pas plutôt une philosophie métaphysique sans implications empiriques, c'est-à-dire, dont la portée ne touche pas au monde matériel ?

Pourtant, la situation n'est pas aussi simple que cela, car cette religion a des conséquences qui sont bien matérielles. Dans le présent article, nous examinerons plusieurs aspects du christianisme qui permettent de le reconnaître comme une pseudoscience. Ensuite, nous en considérerons les implications, surtout pour les sceptiques.

D'abord, il convient de définir plusieurs termes.



La science, les sciences


Nous pouvons définir la science comme l'ensemble des connaissances méthodiquement ordonnées et fondées sur l'observation du monde. Au sens restreint, moderne, cette science comprend une méthodologie dont les éléments essentiels sont l'observation, l'échantillonnage, la modélisation et l'expérimentation, exécutées de façon itérative dans le but d'en arriver à des modèles du réel de plus en plus puissants et fidèles, capables d'expliquer ou de prédire les comportements des objets. Ces modèles doivent être compatibles avec les connaissances déjà acquises, et les résultats doivent être semblables lorsque les expériences sont répétées dans des conditions expérimentales semblables. La vérification et la falsification des modèles proposés, ainsi que le doute, la remise en question, sont des aspects importants de cette méthodologie.

Au sens large, le terme science (ou sciences au pluriel) englobe tous les systèmes de connaissances, y compris ceux dans lesquels l'expérimentation et l'échantillonnage sont très difficiles, voire impossibles, à condition de se baser toujours sur l'observation du monde réel et de se référer, dans la mesure du possible, à des connaissances acquises par cette méthodologie de la science au sens restreint.

La science est donc naturaliste et matérialiste. On dit souvent que la science rejette le surnaturel, mais il serait peut-être plus exact de dire que, si des phénomènes surnaturels existaient, ils feraient partie du monde réel et seraient, de ce fait, susceptibles d'être étudiés de façon scientifique (à condition, bien sûr, qu'il y ait un minimum de régularité des phénomènes, car la recherche serait impossible dans un univers purement chaotique ; autrement dit, admettre l'intervention divine sans contraintes tuerait la science dans l'oeuf). Le naturel engloberait le « surnaturel ». Cette observation rejoint la fameuse remarque de Arthur C. Clarke, que la magie (mais seulement celle qui fonctionne !) est la science du futur. Pour un paysan du Moyen âge, l'éclairage électrique relèverait de la magie. Sous cet angle, les termes « surnaturel » et « paranormal » sont à peu près synonymiques.

Sans prétendre à une connaissance absolue et complète du monde, l'approche scientifique se fonde donc sur la supposition que tout peut être étudié. La recherche de connaissances -- du moins partielles -- est toujours faisable.



Pseudoscience et religion


Une pseudoscience serait alors un système de pensée ayant la prétention d'être scientifique, sans pour autant en respecter les conditions nécessaires, soit parce que les résultats expérimentaux sont incohérents, soit parce que le système est incompatible avec des connaissances solidement acquises, soit parce qu'il ne fait aucune prédiction observable (et n'est donc pas falsifiable), etc. À l'instar de la science, nous pouvons aussi parler des pseudosciences au sens restreint (celles qui admettent l'expérimentation) et au sens large (comprenant les autres).

Quant à la religion, la définition est difficile étant donné la grande variété des religions inventées par les sociétés humaines, mais nous pouvons dire qu'un aspect essentiel de toute religion est le surnaturel. Cela est certainement vrai des théismes, qu'ils soient mono- ou poly-. En particulier, le « Dieu » chrétien est un agent surnaturel.

Normalement, on fait une distinction entre la pseudoscience d'un côté, et la révélation, la théologie ou la spiritualité de l'autre. Cette distinction est valable dans la mesure où le surnaturel demeure un domaine totalement indépendant du naturel. La religion ne serait donc pas pseudoscientifique, à condition de ne pas avoir d'implications matérielles. Sous cet angle, le « paranormal » (des pseudosciences) et le « surnaturel » (des religions) demeurent, eux aussi, distincts.



Quelques éléments du christianisme


Si nous considérons, à titre d'exemple, le christianisme, nous constaterons que cette distinction entre le naturel et le surnaturel n'est pas du tout nette.

D'abord, laissons de côté les aspects les plus grossiers de cette religion : par exemple, l'existence de l'enfer et du diable, les miracles, la littéralité biblique, le créationnisme « jeune-terre », l'immaculée conception, la résurrection de Jésus, l'assomption de la Vierge Marie, la valorisation et la fétichisation (pardonnez le néologisme) de la souffrance (à la Mère Teresa), etc. Concentrons-nous sur quelques éléments du christianisme « moderne » ou « modéré », auquel adhère toujours un grand nombre de fidèles, y compris des gens bien éduqués.


Cosmologie

Le christianisme est une cosmologie. Il propose un modèle particulier de notre univers, centré sur un hypothétique agent créateur, communément appelé « Dieu », qui donne un sens à l'existence de l'univers ainsi qu'à l'existence de l'être humain. Ce dernier est l'enfant chéri de cet agent et son devoir est de plaire à son père divin.


La création

Le christianisme est fondamentalement créationniste au sens large du terme. Si le chrétien rejette le créationnisme « jeune-terre », il ne fait que prolonger l'axe temporel de son modèle cosmologique. Que l'âge de l'univers soit six mille ans ou seize milliards d'années, la différence est de taille, mais cela débute néanmoins par la création.


L'âme

Ce « principe spirituel de l'homme, conçu comme séparable du corps, immortel et jugé par Dieu » [Petit Robert] est placé par le dieu chrétien dans chaque être humain, mais pas dans les autres animaux. Cette âme est présente dans chacun à partir du moment de la conception.


La vie après la mort

Après la mort du corps, chaque être humain poursuit une vie sous la forme de son âme.


La charité

C'est la volonté du Dieu chrétien du Nouveau Testament que les fidèles soient charitables à l'égard des autres (l’Ancien Testament nous décrivant plutôt un dieu vengeur et impitoyable envers ceux qui ne croient pas en lui).


La prière

Il s'agit d'une communication personnelle avec l'agent créateur de l'univers, normalement sous la forme d'une demande, d'un remerciement, ou d'une louange.


Les écrits saints

La Bible est un document privilégié, même pour le chrétien qui rejette complètement la littéralité biblique, car cette Bible demeure d'inspiration divine ou métaphoriquement divine.



Les conséquences matérielles


Maintenant, voyons quelques conséquences de ces principes chrétiens dans le monde matériel.


Cosmologie

Toute hypothèse d'existence a une portée scientifique, et l'hypothèse de l'existence du dieu chrétien en est une. Pour reprendre la réflexion de Dawkins [Dawkins-1998], un univers muni d'un créateur surnaturel omniprésent serait très différent d'un univers sans cet agent.


La création

L'hypothèse gratuite de la création de l'univers n'est qu'un empêchement à la recherche cosmologique, tout comme l'hypothèse de la création divine des espèces est un empêchement à la recherche biologique. Le pape Jean-Paul II a déjà reconnu que l'évolution est un fait solidement établi par la science. Ceux qui en ont conclu que l'Église aurait ainsi rejeté le créationnisme se leurrent. Le physicien Stephen Hawking, pour sa part, raconte son expérience [Hawking-1998] lors d'un colloque sur la cosmologie, parrainé par les jésuites et tenu au Vatican en 1981. Dans son discours à la fin du colloque, le pape a déclaré que les scientifiques ont le droit d'étudier l'évolution de l'univers à partir du moment du Big Bang, mais pas le Big Bang comme tel, car c'est le moment de la création, donc l'oeuvre de Dieu et du domaine de l'Église. Celle-ci continue donc à défendre jalousement « son » terrain. Apparemment, Jean-Paul II ignorait le sujet de la conférence de Hawking -- la possibilité que l'espace-temps soit fini mais sans bornes, ne laissant ainsi aucune place pour un moment de création -- et Hawking se disait content de ne pas subir le même sort que Galilée !


L'âme

L'existence de l'âme humaine, une hypothèse pour laquelle il n'y a évidemment pas le moindre élément de preuve, a de vastes implications. Afin de postuler une âme chez l'homme mais pas chez les autres animaux, il est nécessaire de présupposer l'apparition de cette âme quelque part dans l'évolution des primates. On nie ainsi l'animalité de l'être humain, on se moque de l'évolution des espèces en y appliquant un trucage ridicule, on justifie le traitement inhumain des animaux. On surévalue la vie humaine tout en sous-évaluant la vie animale. Et pour que l'âme soit présente dans chaque nouveau-né, il faut aussi postuler un moment exceptionnel dans le processus de reproduction où cette âme est « injectée ». Le choix de ce moment étant plus ou moins arbitraire, on l'établit normalement à la conception. On justifie ainsi la criminalisation de l'avortement, bafouant le droit de la femme de disposer de son corps. On sacralise l'embryon humain, interdisant certaines recherches médicales qui auraient un très grand potentiel pour le bien-être de l'humanité. On sacralise même la sexualité, la limitant au seul but de créer de ces âmes, proscrivant ainsi tout acte sexuel où la reproduction n'est pas la visée principale. Si l'hypothèse du créateur est l'anthropomorphisme du christianisme, l'hypothèse de l'âme est la quintessence de l'anthropocentrisme chrétien. L'être humain devient la raison d'être de l'univers. Pour abaisser une autre espèce, voire une autre race humaine, il suffit de lui enlever son « ame ». Certains théoriciens nazis croyaient que les juifs (et les autres non aryens) n'avaient pas d'âme, qu'ils n'étaient donc pas vraiment humains.


La vie après la mort

Comme l'âme, la vie après la mort demeure une fabulation chrétienne sans fondement, ayant des conséquences majeures, notamment la dévalorisation de la vie réelle. Paradoxalement, c'est le contraire de la survalorisation de la vie humaine impliquée par l'existence de l'âme, mais les deux effets ne s'annulent pas mutuellement. Pour le chrétien, cette vie actuelle est précieuse, mais sert principalement à se préparer pour l'autre vie hypothétique, où le fidèle rejoindra (ou non) son père divin.


La charité

C'est une valeur très prisée par les chrétiens et dont ils s'arrogent même la propriété. Mais la motivation de la fameuse « charité chrétienne » est assez douteuse. En effet, l'accumulation de points, pour ainsi dire, afin d'augmenter les chances d'une bonne récompense dans l'au-delà, serait plus importante que la compassion humaine. Toutefois, il faut reconnaître que cette charité, en théorie du moins, ne se limite pas à la communauté des fidèles, mais s'étend aux non-chrétiens aussi. Selon Richard H. Schlagel [Schlagel-2001], la charité et l'entraide ont probablement été primordiales dans la survie et la croissance des communautés chrétiennes de l'antiquité, car lors des épidémies, même les soins les plus rudimentaires peuvent sauver de nombreuses vies. On voit ici un exemple du vieux dicton sceptique, « même une horloge brisée affiche la bonne heure deux fois par jour. » Malgré les motifs surnaturels, il y a un résultat positif. (La même observation peut être faite dans les quelques cas où la sacralisation de la vie munie d'une « âme » auraient eu des résultats positifs.) Au fond, la motivation de la charité par la volonté divine ne fait qu'occulter ses vraies origines : la charité, la compassion et l'altruisme sont des comportements humains qui n'appartiennent à aucune religion et dont l'explication se trouve dans l'évolution biologique. Le développement des comportements animaux (y compris humains) est un domaine majeur de la recherche évolutionniste.


La prière

C'est un phénomène hautement subjectif, donc difficilement accessible du point de vue scientifique. Mais, paradoxalement, avec la prière les chrétiens tendent à verser dans la (pseudo)science au sens restreint, où l'expérimentation est possible, en principe du moins. Certains chercheurs ont tenté de démontrer l'efficacité de la prière contre la maladie. Mais il y a un problème majeur : comment constituer le groupe contrôle, c'est-à-dire, le groupe des malades pour qui personne ne prie ?


Les écrits saints

Sacraliser ainsi un livre quelconque comme la Bible (il en va de même pour de Coran et tout autre « écrit saint »), c'est accorder une importance hautement exagérée à tout ce qu'il contient. Par exemple, relativement à la crucifixion du messie, certaines parties du Nouveau Testament attribuent davantage de blâme aux juifs qu'aux romains gouvernants, incitant ainsi à l'antisémitisme.


Ces considérations (à l'exception possible du dernier point, à condition de rejeter complètement la littéralité biblique) montrent que la cosmologie chrétienne a de vastes conséquences dans le monde matériel. Ceci nous permet d'affirmer que le christianisme est une pseudoscience au sens large du terme, oeuvrant surtout dans le domaine de la morale. Le christianisme est donc une pseudoscience de la morale.

Il a été mentionné que l'anthropomorphisme et, pire encore, l'anthropocentrisme, sont au coeur de la pseudoscience chrétienne. Pour Bill Cooke [Cooke-2003], l'anthropomorphisme, dont les dieux sont emblématiques, est un point liant le théisme aux pseudosciences, car ces dernières cherchent à réinjecter dans la philosophie naturaliste une bonne dose du même anthropomorphisme dont cette philosophie a été purgée.



Sens et valeurs


Les scientifiques et les sceptiques ont l'habitude de dire que la morale est en dehors du domaine scientifique et empirique, et ils accordent aux religions une primarité dans le domaine des valeurs et du sens de la vie. Mais cette ligne de démarcation ne doit pas être tracée, et ce, pour deux raisons : (1) notre façon de modéliser le monde a une influence significative sur la morale ; et (2) la prétendue expertise morale des religions est très douteuse.

Nos observations du monde qui nous entourent sont importantes pour l'organisation de nos sociétés, et cette organisation, cette politique est une pratique qui fait intervenir des considérations d'ordre éthique et moral. Comment les ressources matérielles doivent-elles être distribuées ? Quels rôles attribuer aux femmes ? Aux hommes ? Devrions-nous interdire l'avortement ? Le clonage ? Le recyclage de cellules souches embryonnaires ? Certaines pratiques sexuelles ? Comment devons-nous éduquer les jeunes ? Quelles mesures devons-nous adopter contre les épidémies modernes ?

La science ne répond pas nécessairement à ces questions, mais elle est essentielle afin de rassembler les données nécessaires pour prendre les décisions. Les croyances surnaturelles, telles que le christianisme, constituent une entrave à la prise de décisions éclairées. Comment peut-on se fier à des valeurs fondées sur des hypothèses vides ? Comme les promoteurs des autres pseudosciences sont souvent qualifiés de charlatans (qu'ils soient sincères ou non) dans leur domaine respectif, les autorités religieuses sont des charlatans de la morale, car ils prétendent offrir une expertise en matière de morale, une expertise qui s'appuie sur des données nulles.



Exemple d'un énoncé de morale monothéiste


Dans la morale chrétienne, juive ou musulmane (ou d'un autre monothéisme), un énoncé typique a souvent la forme suivante : X est contre la volonté de Dieu ou X nous éloigne de Dieu ou une formule semblable, où X peut prendre diverses valeurs, telles que le péché, le communisme, le capitalisme, le sionisme, l'antisémitisme, le mariage gai, le plaisir charnel, la restauration MacDo, etc., enfin, n'importe quoi. Un tel énoncé comporte au moins trois suppositions majeures :

  1. Qu'un agent suprême appelé « Dieu » existe,
  2. Que cet agent s'intéresse aux affaires humaines, donc qu'il a une volonté à ce sujet, et
  3. Que cette volonté est connue par la personne qui fait l'énoncé.

Chacun de ces sauts est tout à fait gratuit. Le croyant ordinaire qui accepte ce genre de déclaration fait un simple acte de foi. Mais l'autorité religieuse (prêtre, ayatollah, pape, rabbin, etc.) qui fait la déclaration est extrêmement prétentieuse. La troisième étape surtout est d'une arrogance énorme ; en effet, le parleur prétend avoir une ligne de communication (exclusive ?) avec le Roi de l'univers et la capacité de transmettre la volonté de ce Roi aux êtres humains.



Le NOMA


« L'église accepte le progrès partout où elle ne peut plus l'empêcher. »

— Helge KROG

Le concept de deux domaines distincts, mais sans conflit, celui des religions et celui des sciences, a été réinventé, vers la fin du vingtième siècle, par le célèbre paléontologue américain Stephen J. Gould. Celui-ci a donné à cette réincarnation le nom de NOMA -- « Non-Overlapping Magisteria » --, c'est-à-dire, deux magistères qui ne se chevauchent pas, ne se contredisent pas et sont tout à fait compatibles, car indépendants l'un de l'autre [Gould-1999].

L'idée n'est pas nouvelle. Au Moyen âge, elle s'appelait la « double vérité ». Mais une chose, au moins, a changé : l'attitude de l'Église catholique. « Ce courant est solennellement condamné en 1277 par Étienne Tempier, évêque de Paris » [Minois-1998], tandis qu'en 1950, le pape Pie XII, dans une lettre encyclique [Pie-XII-1950] reconnaît la validité des conclusions scientifiques (mais dans les limites de la doctrine catholique). Quelques décennies plus tard, Jean-Paul II souscrit au NOMA, sous l'appellation « la foi et la raison » [Jean-Paul-II-1998]. Ce changement s'explique aisément : l'omnipuissance de l'Église médiévale n'admettait aucune concurrence, mais à notre époque l'Église est bien obligée de reconnaître les succès de la science matérialiste et essaie de préserver le terrain qui lui reste en se cantonnant dans un domaine bien démarqué. Le NOMA protège l'Église de ses critiques.

Il faut d'abord se demander pourquoi un scientifique ferait la promotion d'une idée dont la fausseté est évidente. La science et la religion sont incompatibles pour plusieurs raisons, la principale étant que la religion propose des phénomènes surnaturels incompatibles avec la science naturaliste. Leur incompatibilité est presque tautologique. (Pour un traitement approfondi du concept des deux domaines, voir [Clements-1990].)

Donc, pourquoi le NOMA ? D'abord, la puissance socio-politique des églises dans les sociétés européennes et de souche européenne et le poids historique du christianisme sont incontournables. Ils font que la critique de fond (et non seulement de certains aspects ou de certaines tendances) de cette religion pouvait, par le passé, attirer des ennuis majeurs à celui ou à celle qui osait le faire ; elle exige encore aujourd'hui de l'audace. Cette constatation est d'autant plus vraie aux États-unis, pays où la culture et les moeurs sont fortement imbues d'une religiosité omniprésente, faisant contraste avec la laïcité constitutionnelle et exacerbée par les gouvernements récents.

En particulier, le créationnisme « jeune-terre » est assez répandu aux États-unis et Gould, en tant que paléontologue, était aux prises avec cette problématique. Le NOMA a été sa réponse, sa tactique principale dans cette guerre d'idées. Mais il s'agit d'une tactique tout à fait inadéquate, à double tranchant, car, comme on dit en anglais, « Two wrongs don't make a right. » C'est-à-dire que deux erreurs ou deux torts ne s'annulent pas pour en faire une vérité ; il est périlleux de lutter contre une imposture intellectuelle (le créationnisme) en utilisant une autre imposture (le NOMA).

Les créationnistes ont au moins le mérite de reconnaître que le fond du christianisme est incompatible avec l'évolution, tandis que l'approche de Gould était essentiellement malhonnête. Pourtant, ses intentions étaient bonnes : Gould était évidemment motivé par un souci légitime de minimiser les dégâts en limitant la portée des religions, les excluant du domaine empirique. Mais cerner la religion avec le NOMA, c'est comme endiguer une mer avec une clôture en grillage.

Probablement l'argument pro-NOMA le plus souvent invoqué est celui des scientifiques croyants : si tel scientifique célèbre est croyant, alors science et religion doivent être conciliables. Mais rien n'est plus simple pour un être humain que de compartimenter ses croyances et ses valeurs, afin de s'en cacher l'incompatibilité. Pensez aux communistes italiens assistant régulièrement aux messes ! D'ailleurs, on peut pratiquer une science techniquement, sans comprendre ses implications philosophiques.

Un autre facteur expliquant l'attrait de la théorie des domaines séparés, mais compatibles, est le problème de la morale. Les religions ayant la prétention d'avoir une expertise en ce domaine, et étant donné l'importance de principes de morale et d'éthique dans l'organisation de toute société humaine, la tentation est grande de laisser de côté ces épineuses préoccupations.



La particularité de la religion


En associant la religion en général, et le christianisme en particulier, avec les pseudosciences, le but n'est pas de passer sous silence les éléments distinctifs de la religion. En effet, la religion occupe une place privilégiée dans nos sociétés humaines et cela fait partie de la problématique. Pascal Boyer [Boyer-2001] explique la religion comme un épiphénomène de la vie sociale de l'être humain, le besoin de chaque personne d'essayer de comprendre le comportement de ses proches, de tous ces agents sociaux qui évoluent dans son milieu, et de se représenter les intentions de ces agents.

Que pensent les gens, les animaux de mon milieu ? Quelles sont leurs intentions à mon égard ? Que dois-je faire afin de mériter l'approbation de tout ce monde et éviter leur agressivité éventuelle ? Quelles sont les pensées et les intentions des objets autour de moi (car il est plus prudent, du moins plus facile, de supposer que tout peut être un agent, même les objets inanimés, d'où la tendance humaine à l'animisme et à l'anthropomorphisme). L'être humain en vient à inventer des agents là où il n'y en a pas. Tous les agents surnaturels de la religion -- les dieux, les démons, les ancêtres, les esprits, les anges, etc. -- sont pour ainsi dire l'abstraction distillée de toutes ces représentations mentales que l'être humain fait des agents dans son milieu, dans le but de gérer ses interactions avec eux. Et les agents ainsi inventés ont ceci en commun : ils s'intéressent à la vie des êtres humains -- ils ont donc une signification dans la morale des humains.

Par conséquent, la morale est une préoccupation centrale des religions. Il existe chez l'être humain un sens moral intuitif, apparemment inné, indépendant de toute croyance surnaturelle. La morale religieuse serait une extension (certains diraient une perversion et une mainmise) de cette intuition morale, nécessaire à toute vie en société.

Étant donnée cette dimension morale, il n'est pas surprenant que certaines institutions religieuses se soient approprié une puissance politique qui perdure. Cela fait de la supercherie religieuse une pseudoscience particulièrement tenace et difficile à combattre. D'où la grande importance de la laïcité, de la séparation religion-état, afin que cette puissance politique non méritée soit brisée, tout en respectant la liberté de conscience des individus.



La religion et les sceptiques


Les associations sceptiques, par exemple le CSICOP (Committee for the Scientific Investigation of Claims of the Paranormal) aux États-unis et les Sceptiques du Québec, sont connues pour leur approche assez partagée, voire frileuse, face à la question des religions en général et du christianisme en particulier. Quoiqu'ils osent parfois se pencher sur la question religieuse (voir, par exemple, [Young-2001] et [Blanrue-2001]), on décèle chez les sceptiques une tendance plutôt au NOMA, à une attitude machinalement respectueuse à l'égard des croyances religieuses. Pourtant, la raison d'être de ces associations est justement de ne pas respecter les croyances paranormales, mais plutôt de les examiner, de les exposer à une critique ouverte. Comme nous venons de le voir, les dogmes chrétiens sont certainement paranormaux; ils tombent donc dans le domaine de l'examen sceptique et il n'y a pas de raison de les épargner.

Pourtant, épargner les croyances religieuses est précisément ce qui arrive assez souvent. Lors d'une entrevue avec le président des Sceptiques du Québec à l'époque, parue dans le journal Le Devoir en septembre 2002 [Corriveau-2002], nous lisons que les Sceptiques respectent « le principe de non-intervention sur le territoire des croyants comme un genre de plan de paix » et se limitent aux aspects mesurables des religions. Pourquoi ? Parce que « se prononcer sur l'existence de Dieu...est impossible ». Pourtant, si on ne peut « mesurer Dieu », on peut très bien mesurer les preuves de son existence, qui sont au nombre de zéro. Cela se compare au nombre de preuves de l'astrologie ou de l'homéopathie. Il s'agit incontestablement d'un traitement de faveur à l'avantage des religions.

Un exemple frappant de cette incohérence des sceptiques à l'égard de la religion se trouve dans le Québec sceptique numéro 48. Dans un article intitulé « Enseigner des foutaises dans une école privée » [Bélanger-2001], l'auteur dénonce (avec justesse) un cours d'astrologie et de parapsychologie offert par un institut privé de formation professionnelle de la région montréalaise. Mais dans le même numéro, dans un autre article [Coulombe-2001], un professeur d'« Enseignement moral et religieux catholique » nous explique comment il éveille l'esprit critique et la rationalité de ses élèves afin de lutter contre les croyances paranormales. Pourtant, si on voulait parler honnêtement d'esprit critique dans le contexte du catholicisme, il faudrait commencer par exposer l'entière irrationalité de la mythologie catholique et les sérieux problèmes engendrés par la morale qui en découle. Donc, le titre du premier article s'applique très bien au second.

Imaginons le scénario suivant : un professeur d'astrologie ayant une certaine formation scientifique s'inquiète des autres croyances pseudoscientifiques de ses élèves, en particulier du créationnisme chrétien par exemple. Alors, dans son cours d'astrologie, il prend le temps de présenter les éléments les plus saillants de l'astronomie et de la cosmologie scientifiques, afin de donner aux élèves les outils nécessaires pour bien affronter les arguties créationnistes. Est-ce que ce bon appui à la science de la part de notre cher astrologue justifierait la matière principale de son cours -- c'est-à-dire, l'astrologie ?



Le mandat des sceptiques


À la question « Pourquoi ne critiquez-vous pas les religions ? », la réponse traditionnelle des sceptiques serait qu'ils ne considèrent que les allégations purement empiriques, jamais la philosophie. Ils veulent bien réfuter les histoires de statues de la Vierge pleurant des larmes de sang, mais n'osent pas se pencher sur les fondements, les dogmes, la théorie d'une religion. Pourtant, cette qualification ne tient pas debout si on considère les autres pseudosciences. Les sceptiques ne se gênent pas pour critiquer la théorie de l'astrologie -- que les astres puissent influer sur le comportement humain -- et ne se contentent pas non plus de ne s'occuper que des déclarations falsifiables des astrologues. Les sceptiques n'ont pas peur de dénoncer les erreurs fondamentales inhérentes à la cartomancie, à l'homéopathie ou au spiritisme. Alors, pourquoi exclure les religions du champ d'inspection ?

Chez les sceptiques on entend souvent dire que les doctrines religieuses sont des énoncés non falsifiables, se situant donc en dehors du domaine scientifique. Pourtant, il est courant chez les pseudosciences de faire des déclarations non-falsifiables ou très difficilement falsifiables. Par exemple, la voyante qui dit entendre la voix d'une personne décédée, ou l'astrologue qui fait des prédictions si vagues qu'elles puissent s'appliquer à presque tout le monde, ou l'homéopathe qui déclare que les études cliniques contrôlées ne sont ni possibles ni nécessaires, car l'homéopathie s'occupe de la santé de l'individu en tant qu'individu. Ce genre d'échappatoire fait partie de l'arsenal des pseudosciences que les sceptiques n'ont pas peur de dénoncer... sauf dans le cas des religions.

Mais, demande-t-on, les sceptiques ont-ils suffisamment de ressources pour tout faire ? Déjà leur assiette est trop pleine ; ajouter les religions comme cible de critique constituerait un fardeau de plus. Très bien, enlevez donc l'astrologie ou les fausses médecines de votre liste afin d'alléger la tâche ! Mais sérieusement, reconnaître l'aspect pseudoscientifique n'implique pas nécessairement l'obligation d'entreprendre des tâches particulières. Il suffit de se donner un mandat cohérent, de ce genre : « Quoique nous ne disposons pas actuellement des ressources suffisantes pour critiquer de façon systématique les croyances religieuses, nous constatons que celles-ci sont irrationnelles comme les prétentions des autres pseudosciences, car infirmées par nos connaissances scientifiques. Nous sommes ouverts à la possibilité de collaborer avec d'autres associations oeuvrant contre l'obscurantisme religieux. » Les Sceptiques du Québec ont déjà fait quelques petits pas, quoique timides, en ce sens, et c'est un très bon signe. Poursuivons !

Et pour terminer cette discussion du rôle des sceptiques, écoutons l'opinion de Paul Kurtz qui, comme fondateur et du CSICOP et du CSH (Council for Secular Humanism), en sait quelque chose :

Within the current skeptical movement, I have argued that CSICOP should deal primarily with paranormal and fringe-scientific claims, and with religion only where an empirical scientific claim is made and can be tested. This is a matter of the division of labor and expertise. But I never meant to imply that religion is beyond the domain of skeptical inquiry. Secular humanists and skeptical inquirers have the right, and indeed the duty, to submit these claims to examination. [Kurtz-2002]

Les sceptiques doivent donc critiquer les croyances religieuses, selon Kurtz. Il recommande que les associations sceptiques se concentrent surtout sur les manifestations empiriques et mesurables, mais pour des raisons purement pragmatiques ; il s'agit d'une simple division des tâches. Il n'y a aucune raison pour les sceptiques de ne pas remettre en question les fondements philosophiques des religions, tout comme ils remettent parfois en question les fondements de l'astrologie ou de toute autre pseudoscience.

À ce que je sache, ces paroles de Kurtz ne sont pas d'inspiration divine, alors nul n'est obligé de les gober religieusement. Mais je les trouve raisonnables.



La fausseté a ses conséquences


Le lecteur aura constaté qu'une prémisse majeure du présent article est que les choses « vraies » -- c'est-à-dire, les modèles qui collent mieux à la réalité -- sont moins dangereuses que les choses « fausses » -- les modèles qui représentent mal ou pas du tout ce que nous observons dans notre monde. D'ailleurs, il est supposé que les sceptiques font ce qu'ils font justement pour cette raison ; ils critiquent l'astrologie (ce n'est qu'un exemple), non pas pour le plaisir (quoique l'analyse d'une pseudoscience peut être un exercice intellectuel intéressant et agréable), non pas parce qu'ils n'aiment pas les astrologues (qui ne connaît pas un astrologue sympa ?), mais plutôt parce que l'astrologie est, tout compte fait, fausse, et la fausseté a ses conséquences. En se trompant de modèle, les conséquences peuvent être négatives, anodines ou positives. Par contre, le choix d'un modèle valable réduit le risque de conséquences désastreuses. Si vous refusez ce principe, gare aux implications !



Le Bilan du christianisme


Dans le présent article, je ne me suis pas limité à la constatation de certains aspects de la foi chrétienne. J'ai aussi fait plusieurs jugements de valeur, la plupart négatifs, à son endroit. Mais, au bout du compte, le christianisme est-il bon ou mauvais ? Si les implications de la mythologie chrétienne peuvent être négatives, elles peuvent parfois, comme nous venons de voir, être positives. À travers l'histoire de la chrétienté, tout compte fait, est-ce que sa nette influence a été pour le bien ou pour le mal ? Si au quatrième siècle le christianisme n'était pas devenu religion d'état de l'Empire romain, la science moderne aurait-elle fait des progrès beaucoup plus tôt ? Il est possible, en choisissant bien les exemples, d'établir un bilan moins négatif que celui que je suggère ici. La question demeure controversée.

Mais il faut reconnaître une conclusion à peu près certaine, hors de tout doute raisonnable : bon ou mauvais, le christianisme est faux. Il n'y a donc que deux principaux motifs de la foi chrétienne : la crédulité ou le pragmatisme. Et si on accepte cette foi sur une base pragmatique, il faut être convaincu que le bilan est plus positif que négatif, non seulement historiquement, mais pour le présent et l'avenir aussi. Accepter cette foi implique aussi le rejet du principe que ce qui est faux est plus dangereux que ce qui est vrai.

La liste des quelques dogmes chrétiens commentés plus haut ne comprend pas les croyances les plus naïves qui feraient rougir--ou rire--un fidèle « moderne ». Mais la plupart de ces histoires de miracles, d'interventions divines, etc., font toujours partie de la doctrine catholique ou de la doctrine de plusieurs églises protestantes. Les églises en profitent pour impressionner et convertir les gens simples. C'est dans les pays pauvres que le christianisme fait des avancées. Il faut dénoncer l'hypocrisie de ces croyants « modernes » qui rejettent ces fadaises d'une main, mais qui de l'autre continuent à appuyer une église qui les propage. Il en va de même pour la duplicité de ces fidèles qui rejettent les déclarations papales contre le divorce, la contraception ou l'homosexualité, mais qui demeurent membres de l'Église catholique. Mais peut-être pire encore est la lâcheté intellectuelle de certains incroyants qui s'opposent à tout prix à une franche critique des religions sous prétexte de respecter un soi-disant « besoin de croire ». Pourtant, ce ne sont pas les croyances qu'il faudrait respecter, mais plutôt les croyants, et nous ne le ferons pas en les infantilisant. Nous le ferons en étant honnêtes avec eux.



Conclusion


À mon avis, la religion (surnaturelle) est la pseudoscience par excellence, le prototype de « paranormalisme » (si vous me permettez encore un néologisme), celui qui, de par le respect que l'on lui accorde selon la tradition, légitimise tous les autres. Et c'est justement à cause de cette tradition que les religions constituent les plus fortes, les plus dangereuses, les plus enracinées des croyances paranormales.

Le langage utilisé pour décrire le christianisme dans le présent article peut choquer certaines personnes, mais il faut reconnaître que ce choix de mots ne diffère pas substantiellement des termes communément utilisés par les sceptiques pour parler des pseudosciences.

Le simple geste de critiquer les fondements d'une religion peut attirer des accusations de « condamnation hérétique du religieux sur le bûcher » [Coulombe-2001]. Il faut écarter de telles manoeuvres extravagantes. À ce que je sache, les Sceptiques du Québec n'ont jamais prôné la peine de mort (encore moins le bûcher) pour cartomancie ou homéopathie. Ils ne font qu'offrir, aux personnes qui consentent à l'accepter, une bonne petite douche froide de réalité. Je propose que nous étendions cette offre aux croyants religieux. La violence et l'intolérance interreligieuses et intrareligieuses étant si répandues, beaucoup de croyants semblent être incapables de concevoir la possibilité que leur foi soit examinée au niveau philosophique sans que ce regard critique soit en même temps une menace physique. Mais la démarche sceptique est extrareligieuse et respectueuse du droit à la croyance.

La critique fondamentale des religions n'est pas vraiment la tâche des associations laïques, qui doivent garder une certaine neutralité, car leur mandat est de protéger la liberté de conscience et de lutter contre l'influence politique des institutions religieuses. La critique de la théorie est une tâche qui relève plutôt du domaine des sceptiques.

Depuis des décennies, des fidèles en grand nombre abandonnent l'Église catholique pour adopter toutes sortes de religions et croyances nouvelles, mais pas nécessairement parce qu'ils sont convaincus que le fond du catholicisme est faux. Leurs raisons sont diverses : ils trouvent cette foi moins satisfaisante, ils sont rebutés par le comportement des prêtres ou par les déclarations du pape, etc. Mentionnons, par exemple, le bas opportunisme de Raël, qui profite du scandale des prêtres abuseurs de mineurs pour essayer de gagner du terrain dans le marché des religions. Si la fausseté fondamentale du christianisme et du catholicisme était éventée, si une franche critique de la morale religieuse se pratiquait couramment et ouvertement, ces gens seraient probablement moins crédules et mieux préparés pour affronter ces pièges, ces sectes et ces tendances douteuses.

Quant à cette autre pseudoscience de la morale, encore plus dangereuse, au niveau planétaire, que le christianisme, car elle a le vent dans les voiles -- je parle évidemment de l'islam --, comment oserons-nous critiquer ses principes de fond si nous n'avons pas préalablement fait le ménage « chez nous », dans ce qu'on appelait autrefois la chrétienté ?



Références


Les références sont en ordre alphabétique du nom de l'auteur. On y réfère en citant ce nom suivi de l'année de publication.



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